Juliette Green, Napoléon suivi en Russie par 533500 personnes, 2020 © Juliette Green / Paris, musée de l’Armée / Anne-Sylvaine Marre-Noël

L’Empereur en héritage – Inépuisable icône

mercredi 23 juin 2021
- Manifesto, une carte blanche au journal AOC -

Propos recueillis par Rose Vidal, critique

Depuis deux siècles, Napoléon a fait l’objet d’innombrables représentations. Et aujourd’hui ? Le musée de l’Armée propose aux visiteurs de suivre un parcours d’art contemporain au sein de l’Hôtel national des Invalides, où des artistes confirmés ou émergents ont été invités à se confronter à cette figure de légende. Éric de Chassey, commissaire de l’exposition, commente une sélection des œuvres présentées.

Napoléon ? Encore ! De Marina Abramović à Yan Pei-Ming
Jusqu’au 13 février 2022 au musée de l’Armée, Hôtel national des Invalides, 129, rue de Grenelle, 75007 Paris, tél. 01 44 42 38 77, musee-armee.fr

Pascal Convert, Memento Marengo, 2021

« Lorsque l’œuvre n’est pas là, le visiteur ne peut faire que deux choses : soit lever les yeux au ciel et se sentir complètement écrasé, soit les baisser dans une attitude de déférence absolue. Le squelette réarticule l’ensemble de l’espace du dôme, remet les choses à notre propre hauteur : non pas qu’on annihile la gloire de Dieu ou la gloire de l’Empereur, mais l’œuvre les relativise, les remet littéralement en perspective. Le choix du squelette est très juste : ce n’est pas une grande masse au-dessus de celle du tombeau, juste un dessin très gracile. À certains moments de la journée, il est à peine visible. Je n’ai pas fini de regarder cette œuvre-là, de comprendre comment elle fonctionne, ce qu’elle fait dans l’espace, et même éventuellement dans la perception de la personne qui se trouve dans le tombeau en dessous. »

 

Juliette Green, Napoléon suivi en Russie par 533500 personnes, 2020

« Dans ce contexte particulier de crise sanitaire et économique, la proposition issue des discussions avec Emerige dont j’ai sollicité le mécénat était que certains artistes en invitent d’autres, plus jeunes. Juliette Green est la benjamine du groupe, elle est parrainée par Hélène Delprat. Son travail est lié aux représentations statistiques. Elle était fascinée par les diagrammes de Charles-Joseph Minard sur la campagne de Russie, récemment réédités. La proposition de départ était de représenter chacun des cinq cent trente trois mille cinq cents soldats, cantinières, etc., de l’armée de Napoléon en Russie. D’habitude, dans les statistiques, il n’y a que les chiffres, ou bien on se situe au niveau des individus. Le dessin se place entre les deux. »

Fabrice Hyber, Paysage biographique de Napoléon, 2021

« Comme toujours dans le travail de Fabrice Hyber, le paysage est le fruit d’une prise de notes de ce qui lui passe par la tête au moment où il est en train de créer. Il a voulu montrer un paysage biographique de Napoléon dans ces très étranges collections de soldats de plomb et de dioramas napoléoniens. Il a eu l’idée de faire le second tableau, plus rectangulaire, « à vue d’aigle », et de le combiner à ce qu’on appelle le « problème de Napoléon » : comment déterminer le centre d’un cercle sans calcul, simplement avec un compas. Cette idée que Napoléon Bonaparte est celui qui a réussi à entrer à l’Institut parce qu’il a réussi à trouver comment se placer au centre du cercle est très emblématique : c’est une figure de la centralité du pouvoir. »

Kapwani Kiwanga, Nations, Constitution, 1801, 2021

« Au cœur de l’Hôtel des Invalides, la cathédrale Saint-Louis contient les drapeaux pris à l’ennemi au fil de l’histoire de France, depuis la période napoléonienne jusqu’aux guerres coloniales. Dans ce grand récit national, on a longtemps eu tendance à laisser de côté ce qui tient plus de la guerre civile que de la guerre de conquête ou de répression. La bannière de Kapwani Kiwanga évoque ce moment où Toussaint Louverture promulgue la Constitution autonomiste de Saint-Domingue, qui garantit que tous les hommes y naissent libres, égaux… et français. Malgré cette affirmation très forte du lien avec la France et la République, la réponse de Bonaparte Premier Consul est d’envoyer un corps expéditionnaire qui massacre les troupes de Toussaint Louverture. Les œuvre de Kapwani Kiwanga revêtent des formes complexes : les bannières vaudoues d’Haïti sont inspirées des bannières de procession de l’église catholique – cette exposition dans un édifice religieux fait donc écho à leur origine. »

Célia Muller, Delphine 1, 2021

« Cette Delphine 1 est inspirée des récits de la vie d’une cantinière d’origine suisse qui s’appelait Regula Engel-Egli. Célia Muller, jeune artiste parrainée par Damien Deroubaix, la représente en uniforme d’officier et allaitant un enfant, dans une sorte de combinaison contradictoire. Je me suis rendu compte que si les femmes étaient complètement absentes des collections du musée en termes de représentation, il y avait en réalité beaucoup de tableaux peints par des femmes. Mais on ne sait pratiquement rien d’elles. On perçoit de la pugnacité dans le dessin de Célia Muller, contrebalancée par la fragilité des moyens : le pastel sec travaillé sur du papier de soie. Une manière très délicate d’évoquer ces fantômes de la grande histoire. »

Agnès Thurnauer, Pour Simon Hantai, 1998-2021

« Est-ce que lorsqu’on a un statut ou que l’on met une statue quelque part, on prend la place de quelqu’un d’autre ? Comment est-on à sa place ? Que signifient toutes ces statues autour de nous ? Est-ce que l’on peut avoir une place publique sans avoir de statut ? Qu’est-ce que la démocratie, est-ce qu’une société peut fonctionner sans avoir de références, de statuts, qu’on parle de Napoléon ou, aujourd’hui, de Greta Thunberg ? J’ai proposé à Agnès Thurnauer d’intervenir dans le Grand Salon, de prendre un grand portrait équestre de Napoléon III, d’en garder le cadre, de faire un tableau aux mêmes dimensions, et d’investir la place. Investir la place avec des questions, c’est effectivement ce que fait l’art. Et c’est un tableau que l’on peut regarder de façon quasiment abstraite : le travail du vert et du blanc, le tissu rouge en fond… C’est encore cette question de la place : celle d’un tableau, aujourd’hui, comment on le pense dans un lieu, comment on le fait. »

Assan Smati, Le Tibre, 2021

« Le sujet du tableau est un tigre dressé sur ses pattes de façon très autoritaire. Il essaie de contrôler le contre-sujet, des boules en rotation, sur un décor marbré, dans une sorte de suspension entre figuration explicite et une certaine forme d’abstraction. Ce tableau peut être lu comme une évocation du destin singulier de Napoléon qui a laissé penser pendant un moment qu’il était capable de tout maîtriser, y compris les révolutions de la Terre. Il y a à la fois de la fragilité, de la grandiloquence et une forme de ratage qui me semble tout à fait adaptée et renvoie à une réflexion plus large sur le pouvoir. Et dans la salle Turenne, où sont exposées les batailles de Louis XIV, cela fonctionne très bien : l’œuvre est placée à côté d’une fresque évoquant un épisode méconnu de l’histoire, les canonnades menées par la France contre Alger. Assan Smati s’empare de l’histoire de France dans son ensemble, avec ce qu’elle a de positif et de négatif. »

Georges Tony Stoll, Paris Abysse-296, 2020

« Cette œuvre a été réalisée spécialement pour l’exposition, et elle fait partie de la série Paris Abysses. Georges Tony Stoll voulait créer un tableau de bataille singulier, qui prenne place dans la salle consacrée à Austerlitz, en résonance avec le diorama sur cette bataille, dont la bande-son accompagne le tableau. On ne voit que de la poussière, des armes, du sang et des blessures. C’est Napoléon qui domine tout, mais il est simplement représenté comme un phallus doré, coiffé d’un bicorne devenu rouge, en train de regarder l’action. Là encore, il faut être clair : ce n’est pas une insulte à Napoléon, c’est simplement le constat d’une affirmation de la virilité qui va avec tout un ensemble d’attributs. »

Éric de Chassey

Historien de l’art et critique, Éric de Chassey dirige l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) et enseigne à l’École normale supérieure de Lyon. Il a été directeur de la Villa Médicis de 2009 à 2015. Il est le commissaire de l’exposition Napoléon ? Encore ! au musée de l’Armée avec Julien Voinot, chargé de collections.

 

Rose Vidal

Rose Vidal est étudiante en lettres et arts à l’université de Paris-Diderot, et élève de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. Ses recherches portent sur la contemporanéité des formes d’art depuis la Renaissance.